Marguerite Duras - Interview (1968) - YouTube

L’Amant ou l’aliénation de la passion amoureuse selon Duras

L’aliénation est la marque distinctive de toutes les relations interpersonnelles qui se nouent dans l’univers durassien, tant dans le cadre de la famille que dans celui du couple. Le désir fonctionne comme une sorte de creuset où viennent se couler toutes les obsessions de l’auteure. On retrouve, en effet, dans le rapport amoureux, les éléments prépondérants de la violence et de la folie ; ainsi que l’opposition fondatrice des pulsions de vie et de mort.

On a souvent qualifié Duras – à tort – d’« écrivain du désir ». Elle serait, plus exactement, l’écrivain de l’impossibilité de l’amour : ce qu’elle nomme « l’intenable du désir ». La révélation de cet empêchement à aimer a lieu – comme souvent chez elle – dans l’enfance. Et c’est essentiellement de cette découverte fulgurante que traite Duras dans L’Amant.

La négation de l’autre ou le sadisme durassien

Comme le remarque justement la critique Danielle Bajomée : « il n’est, pour Duras, de désir que sadique, car l’impossibilité d’établir une authentique relation intersubjective conduit à la négation de l’autre » (1). C’est précisément ce qui se joue dans L’Amant. Dès la première entrevue charnelle de la jeune fille et du Chinois, on trouve toutes les marques typiques du sadisme durassien. En premier lieu la souffrance, celle-ci ayant partie liée avec une solitude essentielle.

D’emblée, Duras met l’accent sur la solitude dans le plaisir : « il dit qu’il est seul, atrocement seul avec cet amour qu’il a pour elle. » Dans son essai sur Le sadisme de Baudelaire, Georges Blin définit le besoin d’aimer comme « le besoin d’oublier son moi dans la chair extérieure ». Or, il montre bien que cette tendance à se “désapproprier” ne peut qu’être frustrée dans l’union des corps : les amants ont beau se mêler, le gouffre qui faisait leur incommunicabilité de départ demeure.

Le sadisme, chez Duras, correspond au refus de traiter l’autre comme un alter ego. Pour elle, le jeu des corps n’est qu’un contrat tacite par lequel deux libertés s’aliènent chacune au bénéfice de l’autre. Duras exclue donc l’hypothèse d’une pleine réciprocité entre les amants, ce que rappelle Blin à propos du désir baudelairien : « l’un d’entre eux sera toujours plus calme ou moins possédé que l’autre, celui-là ou celle-là, c’est le bourreau, l’opérateur. »

Traiter son partenaire sexuel comme un objet

De fait, le sadisme durassien dénonce le caractère mutuel du rapport sexuel. Lequel tend à un usage strictement instrumental du corps désiré. Cette “chosification” de soi-même et de l’autre est perceptible dans la récurrence remarquable du verbe factitif dans L’Amant : « je voudrais que vous fassiez comme d’habitude avec les femmes ».

Uniquement préoccupés de la possession physique, les amants durassiens s’interdisent de regarder leur partenaire comme un être à part entière. D’où le déni de parole qu’inflige la jeune fille au Chinois : « elle lui dit qu’elle ne veut pas qu’il lui parle ». Son statut de sujet, la jeune fille le lui refuse également par un déni de regard : « Elle ne le regarde pas au visage. Elle ne le regarde pas ». Déni de regard que fait subir, à son tour, le Chinois à sa jeune partenaire : « il respire l’enfant, les yeux fermés ». Les amants durassiens ne se traitent donc pas en sujets mais en sujets d’expérience.

Larmes, sang et insultes : trois marques typiques du sadisme durassien

Sous une forme atténuée, mais non moins significative, le sadisme durassien conduit à désirer l’autre en deuil ou en larmes. Les pleurs inondent littéralement les corps à corps des deux amants : « il pleure souvent parce qu’il ne trouve pas la force d’aimer au-delà de la peur ».

Ainsi, Duras identifie l’union des corps soit à une torture, soit à une opération chirurgicale que dénote le morcellement du corps de l’amant, jamais perçu dans son unité : « elle touche la douceur du sexe, de la peau, elle caresse la couleur dorée, l’inconnue nouveauté ».

Duras décrit l’acte érotique absolument du dehors et à froid. Et elle le fait dans l’éclairage privilégié de la cruauté, ce que dénonce un autre signe clair de son sadisme : la réaction au sang. Dans la sexualité durassienne, il y a – non pas comme chez Baudelaire – un rêve d’hémophilie, mais un rêve évident de souillure que montrent, paradoxalement, les innombrables scènes de bain entre les deux amants (« il essuie le sang, il me lave »). Souillure physique, par le sang, mais aussi souillure verbale par l’insulte : « il me traite de putain, de dégueulasse »…

L’amour indissociable de la mort

Les deux personnages de L’Amant semblent obnubilés par un désir réciproque d’ingurgitation (« il se jette sur moi, il mange les seins d’enfant »). Cette faim érotique répond, du reste, à ce que Blin nomme « un besoin génésique profond : l’instinct charnel d’agression ». En effet, pour Duras, toute chair lisse appelle non seulement la morsure mais les coups.

La narratrice de L’Amant insiste fréquemment sur la « somptueuse douceur » et l’aspect soyeux de la verge de son partenaire. Évocation qui, aussitôt, entraîne la nécessité de la détruire. C’est que l’érotisme durassien est indissociable d’une autre thématique essentielle, celle de la mort. Car les amants ne sont pas dupes : leur histoire n’ouvre à rien.

Le terme « mort », sur quoi se suspend le roman, est d’ailleurs plus qu’un point d’orgue : il en donne la clef et comme la tonalité générale. L’échange téléphonique qui clôt le livre insère le couple dans l’éternel mythe de Tristan et Iseult, marqués par leur séparation inéluctable, dont l’écrivain suisse Denis de Rougemont a fait la principale caractéristique de l’amour en Occident chrétien : « il lui avait dit qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. »

(1) Danielle Bajomée, Duras ou la Douleur, De Boeck Université, 1989

Toutes les autres citations de cet article sont extraites de Marguerite Duras, L’Amant, Éditions de Minuit, 1984

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